LE RETOUR DE RAFFINI : RODOLPHE

Sa toute première enquête, intitulée l’Homme au Bigos avait été prépubliée dans Télérama au début des années 80, comme feuilleton de l’été.
Dix autres aventures allaient suivre, dessinées tout d’abord par Jacques Ferrandez, puis par Christian Maucler.
A l’origine les enquêtes du commissaire s’inscrivaient dans la veine des grands feuilletons fantastiques du début du XXe siècle. Rapidement, les récits se font plus psychologiques et réalistes, se rapprochant des enquêtes du célèbre Maigret de Simenon ou de la série télé Les Cinq Dernières Minutes et de son inspecteur Bourrel.
Avec ce nouvel album, le commissaire Raffini fait sa première incursion hors de l’hexagone. Scotland Yard vient en effet de récupérer le cadavre d’une jeune femme bloqué contre les piles du Tower Bridge. L’examen des vêtements laisse entendre qu’il pourrait s’agir d’une Française. Aussi la collaboration de la police française est-elle souhaitée. Le commissaire divisionnaire, qui sait que Raffini ne parle pas un traître mot de la langue de Shakespeare et déteste cordialement tout ce qui est thé à 5 heures, conduite à gauche et autres comportements grotesques, le choisit aussitôt pour la mission.
Ainsi démarre cette enquête qu’en son for intérieur Raffini a rebaptisé : "Raffini chez ces Foutus Rosbeefs !"

Une histoire — on l’aura compris — non dénuée d’humour, mais qui conjugue aussi action, émotion et suspense. A noter enfin le clin d’œil à l’univers d’E.P. Jacobs et tout particulièrement à sa mythique Marque jaune. L’action se passe à Londres au moment où l’auteur des Blake et Mortimer y fait des repérages pour son album. Une occasion de revisiter le célèbre Limehouse Dock cher à de nombreux lecteurs…
Les Enquêtes du commissaire Raffini occupent une place bien à part dans le panorama de la bande dessinée française contemporaine. Cette série, qui met en scène la vie de “petites gens” (la “France Profonde” de ce temps-là), fait ressurgir le charme révolu de la France des années 1950, celle du président Coty, des Tractions Avant, des hommes en vestons croisés et des femmes en bas à couture. Elle a donné lieu à de belles expositions (Angoulême, Audincourt, Saint Malo) et a obtenu de nombreuses récompenses (en plus de celles à venir !).

A la fin de l’album, un dossier de 22 pages retrace l’histoire du personnage depuis ses origines, offrant images, témoignages et BD inédites…

Interview de Maurice Rajsfus pour le Journal de la Paix

Bande dessinée autobiographique, mise en images par Mario et Michel D’Agostini, Le petit Maurice dans la tourmente (Editions Tartamudo), raconte l’histoire de Maurice et de sa sœur, arrêtés lors de la rafle du Vel’ d’hiv’. Maurice Rajsfus* revient ainsi sur les heures noires de la collaboration française avec l’occupant nazi.

Le Petit Maurice

P. P. : Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de réaliser cette bande dessinée ?

Maurice Rajsfus : Dans mes souvenirs, j’étais très différent de mes petits camarades de l’école laïque. Je vivais dans deux mondes : la planète française et celle d’enfant d’immigrés. A la maison, on parlait le yiddish et des pogroms de la Pologne russe. A ce sujet, mes parents disaient toujours : « Heureusement, cela n’arrivera jamais en France ! » C’était dans les années 1937, 38, 39. A l’époque, le ministre de l’intérieur, Albert Sarraut, déclarait : « Il faut purger la France de la tourbe étrangère ». Des propos que n’auraient pas reniés Le Pen ou Claude Guéant.

Ce sera bientôt la défaite des Républicains espagnols et l’enfermement de centaines de milliers de combattants dans les camps des Pyrénées en janvier et février 1939. En octobre de la même année, la France décide d’interner tous les hommes allemands vivant en France, antinazis ou réfugiés qui ont fui les persécutions raciales. Albert Sarraut fait ouvrir 110 camps d’internement. En mai 1940, les femmes allemandes sont internées à leur tour, puis livrées aux nazis, selon l’article 19 de la convention d’armistice. Très rapidement, le gouvernement de Vichy va adopter des mesures xénophobes et raciales.

Le 29 septembre 1940, une ordonnance allemande oblige les Juifs de la zone occupée à se déclarer dans les commissariats… Ils sont immédiatement fichés ; le tampon « juif » en lettres rouges est appliqué sur leur carte d’identité. Le statut des Juifs de France, promulgué par le gouvernement de Vichy, met à l’écart quelque 350 000 personnes, femmes et enfants, avec des mesures d’humiliation : interdiction d’exercer de nombreuses professions, imposition d’un couvre-feu de 20 heures à 6 heures du matin etc… Dès le 7 juin 1940, une ordonnance allemande impose le port de l’étoile jaune. Ainsi les Juifs non-reconnaissables jusqu’alors deviennent facilement repérables. S’ensuit, début juillet, une foule d’ordonnances de la Gestapo que la police française applique avec beaucoup de zèle, interdisant par exemple aux Juifs d’apparaître dans les lieux publics, et leur imposant de monter uniquement dans les wagons de queue du métro. En 1941, la police n’avait arrêté que des hommes valides de 16 à 45 ans, soit disant pour aller travailler en Allemagne. Pourtant lors de la rafle du Vel d’hiv, le 16 juillet 1942, la police arrêtera 13 150 hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards grabataires. Lors de cette rafle, le policier Marcel Mulot, notre voisin, raflera mes parents, ma sœur et moi. Mes parents, déportés, disparaissent à Auschwitz.

Ma sœur et moi, sommes relâchés dans des conditions inexpliquées. Les deux années suivantes, nous vivront dans des conditions extrêmement difficiles, rasant les murs, l’étoile jaune sur la poitrine avec la peur du lendemain.

Maurice Rajsfus

P. P. : Peut-on faire, selon vous, faire certains parallèles entre cette période noire et celle d’aujourd’hui ?

M.R. : Surtout pas d’amalgames ! Ce n’est pas pareil, mais ça commence à y ressembler. Nous vivons dans une société de plus en plus policière. La liberté est de plus en plus remise en cause. Il existe des dizaines de fichiers, dont le fameux STIC (système de traitement des infractions constatées) avec 25 millions de noms de coupables, de suspects, de témoins et de victimes sans oublier les fichiers ADN, d’empreintes digitales, des personnes non sédentarisées etc…

P.P. : On assiste aujourd’hui à la création de lieux de rétention pour les étrangers

M. R. : Il y a deux ans, Luc Besson, ministre de l’Identité nationale, déclarait lorsque nous protestions contre ces camps : « ce n’est pas Auschwitz ! » Ça ne recommencera jamais, en tous cas pas de la même manière, des familles entières sont enfermées dans ces camps, y compris des enfants et des malades, puis réexpédiées dans leur pays d’origine.

En 1940, nous étions dans un pays marqué par la défaite et écrasé sous la botte nazie et les partis fascistes. Nous sommes censés être aujourd’hui en démocratie, mais il y a 4 millions de chômeurs, 4 à 5 millions de précaires et beaucoup de gens craignent d’être précarisés. Chacun essaie de défendre son pré-carré. Les associations humanitaires et culturelles disparaissent peu à peu ; il y a de moins en moins de volonté militante et les subventions s’amoindrissent de plus en plus. Le climat est tout à fait délétère. La volonté du gouvernement est de faire en sorte que le Français dit « moyen » se désintéresse de la vie de la cité, avec en toile de fond un « ne vous mêlez pas de ce qui vous regarde ». C’est ainsi que nous entendons dire depuis quatre ans que le partage du travail est une utopie.

Comme à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, notre société des Droits de l’homme est en grand péril. Le fascisme a changé de visage, mais avec Nicolas Sarkozy le croquemitaine Le Pen n’est plus indispensable. Tout est fait pour diviser les citoyens de ce pays. En toile de fond, le rejet de l’Etranger, moins blanc que le modèle obligé, devrait permettre de régler les problèmes économiques et sociaux. Sans être taxé de pessimisme excessif, il nous faut en prendre conscience.

Interview de Evelyne Aymard

* Voir Planète Paix d’octobre 2010

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